Entretien avec... : Abdoulaye BATHILY, Secrétaire général de la LD/MPT

"Me Wade n'est pas net dans l'affaire Me Sèye"

Le président Abdoulaye Wade doit démontrer à la face des Sénégalais qu'il n'est pas le commanditaire de l'assassinant de Me Sèye. Il doit prouver son innocence ou se démettre. Sinon, c'est le peuple qui le fera. La sentence est du Pr. Abdoulaye Bathily qui, dans l'entretien qu'il nous a accordé, reconnaît s'être trompé d'avoir jusqu'ici cru en l'innocence de Me Wade. Le secrétaire général de la LD/MPT se projette, en outre, sur le meeting de l'opposition de samedi et ce fut pour mettre en garde les libéraux qui voudraient le perturber.

 Wal Fadjri: Le dernier livre d'Abdou Latif Coulibaly "Affaire Me Sèye, un meurtre sur commande", pointe l'index sur le président Wade et son épouse comme étant les commanditaires de l'assassinat du juge des élections. Comment réagissez-vous à ces révélations ?

 Abdoulaye Bathily : Je suis profondément attristé par cette affaire. Quand Me Babacar Sèye a été assassiné, Me Abdoulaye Wade avait été aussitôt arrêté. Et tout au long de son incarcération, je croyais réellement en son innocence. Je trouvais injuste, à l'époque, le traitement qui lui était fait. Très sincèrement ! J'allais très souvent le voir en prison, et je lui faisais part de mes démarches. A l'époque, j'étais dans le gouvernement socialiste, j'intervenais quotidiennement auprès du président Abdou Diouf en lui disant qu'il faut, dans cette affaire, laisser la justice faire correctement son travail. C'est que j'étais presque convaincu de l'innocence de Me Abdoulaye Wade. Comme, du reste, la majeure partie des Sénégalais qui croyait qu'il s'agissait d'une machination politique contre Me Wade. Il m'arrivait de faire intervenir mes amis même à l'étranger en leur demandant d'intercéder auprès de Diouf pour qu'il n'y ait pas de pression sur les juges. J'ai été réconforté lorsque, pendant une visite officielle en France, le président Mitterrand qui recevait la délégation sénégalaise conduite par le président Diouf, et dont je faisais partie, avait dit au président sénégalais qu'il faut traiter cette affaire de manière à ce que la justice puisse trancher en toute indépendance, pour qu'il n'y ait pas d'interférence politique dans le traitement du dossier. Quand on est sorti du déjeuner, j'ai dit à Abdou Diouf que ma thèse est en train de triompher. Par la suite, Me Wade sera blanchi par la justice. Depuis, je croyais que cette affaire était derrière nous. Mais, grande a été ma surprise et j'ai été blessé par le fait que, dès la prise du pouvoir, le président Wade ait pu gracier les assassins, qu'il ait pu donner de l'argent à la famille de Me Sèye. Cela a semé le doute dans la tête des Sénégalais. Peut-être que c'est une façon pour lui de se laver la conscience ? Et le sommet a été atteint avec l'ignominie qu'est la loi Ezzan. J'étais effondré quand le projet de loi est arrivé sur le bureau de l'Assemblée nationale. Je ne pouvais pas imaginer ce que je venais de réaliser. En fait, je venais de me rendre compte qu'il y avait quelqu'un derrière ce projet de loi.

Wal Fadjri: Qui, selon vous ?

 Abdoulaye Bathily : Le reste des événements le prouve : c'est Me Wade qui est derrière cette loi Ezzan. Le député Isidore Ezzan n'a servi que de faire valoir pour soumettre à l'Assemblée nationale la loi d'amnistie. C'est Me Wade qui a proposé cette loi comme celle ignominieuse consistant à proroger le mandat des députés. A la différence que, la première, il n'a pas osé la proposer directement.

Wal Fadjri: Que cache, selon vous, cette loi dite Ezzan ?

 Abdoulaye Bathily : Maintenant, avec les révélations de ce livre, je viens de comprendre.

Wal Fadjri : Qu'est-ce que vous avez compris ?

Abdoulaye Bathily : Je comprends que Me Wade n'est pas net dans l'affaire Me Sèye et qu'il a des choses à se reprocher. Et, aujourd'hui, je lui demande solennellement de mettre son honneur en jeu devant le peuple sénégalais.

Wal Fadjri: En quoi faisant ?

 Abdoulaye Bathily : Me Wade doit dire aux Sénégalais ce qui s'est passé. Il y a la justice des hommes, mais il y a aussi celle de Dieu qui est plus importante. Et tous ceux qui sont cités dans l'affaire Me Sèye, qu'ils occupent de hautes fonctions ou pas, doivent solennellement s'expliquer devant les Sénégalais. Ils ne peuvent pas faire le dos rond comme j'ai entendu Me Madické Niang dire que ce sont des gesticulations inutiles. Ils ne peuvent pas s'en tirer comme ça. Le Conseil constitutionnel a enlevé l'article premier de la loi Ezzan qui faisait référence à l'affaire Me Sèye, mais l'exposé des motifs est resté. Et l'exposé des motifs de la loi Ezzan, c'est l'affaire Me Sèye. Il n'y a que ça. Je crois qu'il faut donc que le dossier de Me Sèye soit rouvert parce que c'est trop grave. Tout ce qui est dit sur cette affaire, est trop grave pour être enterré par une loi ubuesque. Il faut que l'on rouvre le procès, que l'on casse la loi Ezzan. C'est ce que je demande à l'Assemblée nationale qui s'apprête à prolonger son propre mandat. Si on ne le fait pas, cela voudrait dire que tout ce que Latif Coulibaly a dit, est vrai. Ce sera la preuve que Me Wade est coupable. Et à ce moment-là, tout le monde en aura tiré les conséquences.

Wal Fadjri : À vous entendre parler, vous semblez prendre le livre de Latif Coulibaly comme un défi lancé à Me Wade et à son régime.

 Abdoulaye Bathily : C'est effectivement un défi, mieux une gageure pour Me Wade qui doit démontrer à la face des Sénégalais qu'il n'est pas le commanditaire de l'assassinant de Me Sèye. Me Wade doit prouver son innocence ou se démettre. Sinon, c'est le peuple qui le fera. Nous sommes aujourd'hui la risée de la communauté internationale. Quand des preuves convergent vers la personne du président de la République l'accusant d'avoir été le commanditaire d'un meurtre, je trouve cela gênant. Les gens appellent de partout pour nous dire : "Il paraît que votre président a participé à un assassinat etc." C'est la crédibilité du régime, son autorité morale qui est ébranlée.

Wal Fadjri : L'opposition va organiser samedi prochain un méga meeting à Niary Tally. Mais, il se trouve que les libéraux de la localité ont décidé de tenir sur les mêmes lieux, et le même jour, une manifestation politique. Ne craignez-vous pas des affrontements ?

Abdoulaye Bathily : Ces libéraux ont intérêt à ne pas déranger le meeting de l'opposition.

Wal Fadjri : Pourquoi ?

Abdoulaye Bathily : Nous sommes des partis légalement constitués et nous avons déposé une demande d'autorisation en bonne et due forme. C'est encore une forfaiture du régime du président Wade. Pendant des années, nous avons lutté pour le droit à la manifestation, souvent confisqué. On s'est battu jusqu'à ce qu'on l'obtienne. Ce qui leur a permis d'être là où ils sont aujourd'hui. Et maintenant, ils veulent inverser la marche de l'histoire. C'est impossible ! Donc, c'est un conseil que je donne à ces libéraux de Niary Tally : laissez l'opposition tranquille faire son meeting. Ils n'ont qu'à aller faire leur manifestation là où ils veulent, comme ils le veulent. C'est leur droit le plus absolu. Mais au terrain de football de Niary Tally, c'est nous qui ferons notre meeting.

Wal Fadjri : On parle de milice que l'opposition aurait mise en place pour assurer la sécurité de la manifestation. Qu'en est-il ?

Abdoulaye Bathily : Il n'y a pas de milice. L'opposition n'a pas de milice. Seulement, nous sommes obligés d'assurer la protection des populations que nous avons appelées à venir massivement à notre manifestation. Normalement, la police se devait d'encadrer le meeting de l'opposition. Mais, depuis qu'on a entendu un colonel de police oser dire, lors de la dernière marche de l'opposition, que tout le monde a le droit de manifester (faisant allusion aux contre-manifestants du Pds), alors que c'est l'opposition, le CPC en l'occurrence, qui avait eu l'autorisation préfectorale de battre le macadam, on a pris nos dispositions. Nous avons donc décidé d'assurer nous-mêmes la sécurité de nos propres manifestations.

Wal Fadjri: Il se dit aussi que ceux qui sont chargés d'assurer la sécurité du meeting du samedi, sont armés. Qu'en dites-vous ?

Abdoulaye Bathily : Pour qui connaît la LD/MPT sait que notre parti ne s'associera jamais à un type d'organisation où l'on demande à des gens de s'armer. Nous sommes soucieux de la démocratie et de la stabilité du Sénégal.

Wal Fadjri : Mais s'il y a des provocations, qu'allez-vous faire ?

Abdoulaye Bathily : Ils ne seraient pas bien inspirés de tenter de nous provoquer. Le mouvement sera tellement massif qu'ils seront dissuadés. En plus, le Sénégal n'est pas un pays de voyous. Malheureusement, le régime de Me Wade donne le spectacle d'un groupe de gens violents. Ils le prouvent tous les jours à travers leur propre manifestation. Et il y a toute une série de révélations qui apparaissent, qui montrent que nous avons affaire à des gens violents. Les affaires Me Sèye, des marteaux contre Talla Sylla, sont éloquentes. Des voyous ne peuvent pas diriger un pays.

Wal Fadjri : Voulez-vous dire que ceux qui sont à la tête de l'Etat sont des voyous ?

Abdoulaye Bathily : Je me pose des questions. Pourquoi l'affaire Talla Sylla a-t-elle été enterrée ? Pourquoi la loi Ezzan ? C'est une manière, à mon avis, de légitimer le crime.

Wal Fadjri : D'où les raisons d'avoir peur pour la manifestation de samedi.

Abdoulaye Bathily : On ne peut pas avoir peur. Moi, Abdoulaye Bathily, je ne peux pas avoir peur. Pendant 40 ans, je n'ai fait que lutter. Dans la vie, il y a des options à prendre. Je crois à l'intérêt collectif, c'est ça la maxime de mon parti. Et je me battrai de toutes mes forces pour cela. Des menaces de perturbations ne nous feront pas reculer. Nous n'avons pas reculé hier, nous ne le ferons pas aujourd'hui. Me Wade et les gens qui l'entourent se trompent. Ils pensent que le Sénégal peut retourner en 1960, au temps du parti unique. Non, le Sénégal s'est réveillé. Comme disait feu Lamine Senghor, héros de la lutte anti-coloniale, des gens qui ont dormi pendant trop longtemps, quand ils se réveillent, on ne peut pas les obliger à aller se recoucher. Les Sénégalais se sont réveillés et ont demandé le départ de Diouf et de son régime. Cette fois-ci, ce sera plus brutal encore. (A suivre)

Propos recueillis par Amadou DIOUF

 

 

 

 

 


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