WADE-BATHILY Ennemis intimes
Par Babacar DIONE (Nouvel Horizon du 3 au 9 février 2006)
Du parfait amour à la farouche adversité ! C’est ainsi qu’on pourrait qualifier les relations entre le président Abdoulaye Wade et le Pr. Abdoulaye Bathily. Tous deux ont aujourd’hui du mal à se relever de la tournure prise par leur compagnonnage qui a pourtant résisté, avant 2000, à tous les aléas politiques.
Leur premier contact remonte à près d’une quarantaine d’années, à l’Université de Dakar. Abdoulaye Bathily s’était inscrit à la Faculté des sciences économiques pour obtenir une licence en droit et avait, comme professeur en Economie générale, un certain Abdoulaye Wade. Le fait devait bien attirer l’attention du jeune étudiant, puisqu’en cette année scolaire 1968-69, les Africains chargés de cours à l’université de Dakar se comptaient sur les doigts d’une main. Ce ne fut pourtant pas le cas. D’abord, parce qu’Abdoulaye Bathily avait fait de ses études en histoire, sa spécialité, une priorité ; ensuite, il était plus préoccupé, en cette période de crise scolaire et universitaire, à gérer l’Union démocratique des étudiants sénégalais dont il était le président. Il ne put donc suivre que quelques heures de cours en Economie générale. Aussi, Abdoulaye Wade qui avait en charge cette matière, n’était-il pas une figure marquante pour de jeunes intellectuels déjà imprégnés des valeurs du marxisme-léninisme. "On savait déjà qu’il était militant de l’UPS. On le considérait donc comme un réactionnaire", raconte Abdoulaye Bathily. Durant cette période, son intérêt était plus porté vers ceux avec qui, il partageait les mêmes références idéologiques et de patriotisme. Cheikh Anta Diop, par exemple, qu’il a côtoyé à l’Institut fondamental de l’Afrique noire (IFAN), Amadou Aly Dieng ou encore Maguette Thiam, du PIT, alors assistants en économie et en mathématiques. Une influence dont Bathily n’a pu se départir lors de la Présidentielle de 1983. L’avènement du président Diouf en 1981 coïncidant avec la légalisation intégrale des partis politiques, la LD/MPT s’est présentée à ces joutes électorales en coalition avec le Mouvement démocratique populaire (MDP) du président Mamadou Dia. Le Maodo représentait aux yeux des " ligards " l’intégrité, le patriotisme… Même s’il a, entre-temps, créé sa propre formation, le PDS, Abdoulaye Wade continuait à être considéré par ces hommes de gauche comme un prolongement du régime socialiste. L’image de formation de contribution restait encore collée au PDS. Encore que le libéralisme prôné par Me Wade était totalement en contradiction avec l’orientation de la LD. Le scrutin de 1983 va signer une nouvelle dynamique unitaire au niveau de l’opposition en même temps qu’il va marquer le point de départ des relations entre la LD et le PDS. En effet, l’opposition qui avait senti la nécessité de se retrouver face aux " fraudes électorales " orchestrées par le régime socialiste, avait mis sur pied le front du refus. Il s’en est suivi, en 1985, l’Alliance démocratique du Sénégal (ADS) regroupant le PDS, la LD, AJ/MRD, l’Union démocratique populaire et dont Abdoulaye Bathily fut le premier président. Une organisation qui s’est consolidée au fil des années puisqu’elle a initié, en août 87, la fameuse marche contre l’Apartheid. Moins qu’une position de principe contre le régime sud africain, l’opposition sénégalaise cherchait avec cette manifestation une opportunité d'importuner le président Abdou Diouf qui venait d’être nommé à la tête de l’Organisation pour l’unité africaine (OUA). Surtout que la plupart de ses manifestations publiques étaient interdites par l’ancien régime. Cette nouvelle tentative n’échappera pas à la règle. Mais les manifestants avaient fait fi de la décision des autorités pour prendre l’itinéraire qu’ils s’étaient fixé : de la poste de Médina au cinéma El Malick. Abdoulaye Bathily sera cueilli au cours de la marche et Abdoulaye Wade retrouvé le lendemain dans son étude et mis en prison. Ils y passeront une semaine ainsi que la fête de Tabaski. Bien que ne partageant pas la même cellule, les deux leaders commençaient à mieux se connaître, de même que leurs familles respectives qui se retrouvaient aux heures de visite à la prison centrale. Et naturellement, une sympathie et une solidarité allaient naître entre les deux hommes jusqu’à déboucher sur l’Alliance Sopi. Cette coalition composée du PDS, de la LD et du PIT avait soutenu la candidature de Me Abdoulaye Wade aux élections de 1988. Un tournant décisif dans l’histoire politique du Sénégal. C’était, en effet, la période des vives contestations post-électorales et précisément des marches, des concerts de casseroles, des voitures piégées… jusqu’au boycott, en 1990, des Locales par l’opposition qui exigeait l’élaboration d’un nouveau code électoral. Mais, ce n’est pas sans difficultés que l’opposition est parvenue à trouver l’unanimité autour de cette décision de boycott. Deux tendances s’étaient dessinées au sein du PDS. Feu Boubacar Sall alors numéro deux du PDS et Ousmane Ngom, entre autres responsables incarnaient l’aile dure du PDS et étaient en phase avec le reste de l’opposition. Alors que Me Wade, Jean Paul Dias… ont voulu avoir une chance de remporter Dakar et, ainsi, imposer une dualité avec le régime socialiste au niveau de la capitale. L’occasion est donnée à Abdoulaye Bathily de tester le degré de ses rapports avec Me Wade puisqu’il sera désigné par l’opposition afin de convaincre le leader du PDS de la nécessité de boycotter le scrutin local. Ce qu’il a réussi à faire, non sans s’acheter un ticket Dakar-Paris-Dakar pour retrouver Abdoulaye Wade dans la capitale française. C’était au mois de Septembre 90 et le leader de la LD n’avait pas connu auparavant le domicile de son interlocuteur. Il y sera guidé par Alioune Badara Niang, compagnon de longue date de Me Wade. La grande mobilisation réussie par les partisans du boycott ainsi que les campagnes de dénigrement qui s’en sont suivies ont poussé le président Diouf à faire des concessions en mettant une commission cellulaire chargée de réfléchir sur le code électoral. Négociations à l’issue desquelles, l’opposition est sortie avec des acquis certains comme l’identification obligatoire de l’électeur, la mise en place d’isoloir dans chaque bureau de vote, la séparation des élections législatives et présidentielle…
Et même, quand le PDS avait décidé de faire de l’entrisme en entrant, avec le PIT, dans le gouvernement socialiste, les rapports entre Wade et Bathily étaient au beau fixe. " Elles étaient étroites, faites de confiance, d’amitié, de sympathie. Il ne se passait presque pas de jour sans qu’on s’appelle ", se rappelle le Pr. Bathily. Pour preuve, alors qu’il était, en 93, membre du gouvernement et Me Wade dans l’opposition, Abdoulaye Bathily s’était investi pour convaincre le président Abdou Diouf de l’innocence de Wade dans l’assassinat du vice-président du Conseil Constitutionnel, Me Babacar Sèye. Les deux responsables politiques se sont d’ailleurs retrouvés après les Législatives de 98 quand l’idée d’une candidature unique de l’opposition fut agitée par le pôle de gauche. Alliance dont les membres avaient, par la suite, entrepris de convaincre le reste de l’opposition à soutenir Me Wade qui avait un double avantage sur le reste des candidats. Il était le plus âgé et avait rassemblé le plus grand nombre de voix lors des précédentes élections. Ce qui était loin de vouloir dire que Wade était un candidat parfait. Le long compagnonnage entre les deux hommes avait permis au Pr. Bathily de détecter des insuffisances dans l’attitude du pape du " Sopi ". " J’ai vu que personne ne pouvait prospérer sous son ombre. Il se conduisait comme un chef de parti unique. Mais j’avais aussi pensé qu’il était obligé de changer ", explique Abdoulaye Bathily. 3000 kilomètres de routes parcourues à travers le pays, et très souvent à l’intérieur du véhicule de Me Wade, devaient offrir au Pr. Bathily l’occasion d’opérer un "lavage de cerveau" au futur président de la République. Ils étaient allés jusqu’à trouver des liens de parenté entre leurs familles, d’autant que Me Wade ne manquait pas l’occasion de rappeler à son allié que sa grand-mère portait le nom de Bathily. Le leader de la LD était séduit par le charisme que dégageait Me Wade. Ses plus petites sorties drainaient une foule innombrable. Wade avait bien un parti de masse. Mais il lui manquait cette grande capacité d’organisation, de jugement et de réflexion des " jallarbistes ". Les deux se complétaient et Abdoulaye Bathily s’était même senti dans l’obligation d’appuyer Wade dans la gestion du PDS. Il avait, en vain tenté, lui et son épouse, feue Anna Sarr Bathily, de retenir Me Ousmane Ngom pour qu’il reste au PDS. En plus d’être parvenu, alors que Me Wade séjournait en France, à faire renoncer à Idrissa Seck de procéder à des renouvellements qui pouvaient être fatales au PDS. Cette fois-ci, le déplacement jusqu’à Paris n’était pas nécessaire. Un coup de fil d’une heure aura suffi pour que Wade donne à Bathily mandat de faire renoncer à Idy sa décision et à Aminata Tall de fumer le calumet de la paix avec son numéro deux.
Les raisons d’une brouille.
Mais comment diable ont-ils pu aujourd’hui en arriver à ce stade de crise profonde ? Abdoulaye Bathily s’est aujourd’hui positionné en chef de l’opposition radicale à Wade qui, de son côté, lui en veut jusqu’à " omettre " de le convier au dialogue avec l’opposition. Jusqu’en début 2002, les rapports entre les deux partis étaient apparemment au beau fixe. Puis, les contacts entre les deux leaders devenaient de plus en plus espacés. C’est que le président Wade s’était entouré de nouveaux hommes. Et Idrissa Seck qui avait pris des galons dans la gestion des affaires du pays manifestait des signes d’hostilité à l’endroit des alliés de Wade, notamment quand ils se mettaient à revendiquer plus de considération. A la LD, on se demande encore si le comportement de l’ancien collaborateur de Wade était lié à une quelconque influence du " vieux " ou s’il le faisait de son propre gré. Toujours est-il que Wade et Idy se rencontraient avant que ce dernier ne discute avec ses alliés. Les manifestations de malentendu remontent aux investitures pour les Législatives de 2001. En coalition avec le PDS, la LD demande à être investie dans les départements où elle était sortie victorieuse ou avait fait des résultats satisfaisants en 1998. Il s’agissait des localités de Matam, de Podor, de Bakel, de Kédougou, de Foundiougne, de Fatick et de Linguère. Ce que les libéraux ont refusé avant de reléguer les candidats " jallarbistes " à des positions moins confortables sur la liste nationale. Mame Bousso Samb, la première "députable" de la LD sur la liste nationale venait en 17ème position alors que le deuxième, Mamadou Diop Castro était placé 23ème. Après les élections, d’autres difficultés surgissent, liées cette fois-ci à la formation d’un nouveau gouvernement. Les libéraux informent leurs alliés de leur volonté de mettre sur pied un gouvernement de technocrates. En d’autres termes, le ministère de l’Energie et des Mines qu’occupait jusque-là le Pr. Abdoulaye Bathily devait échoir à un technicien. On lui propose en compensation le département de l’Urbanisme et de l’Aménagement du territoire. " Vous voulez des techniciens ? Je vous en offre parce que j’en ai plein dans ma formation ". C’était une manière bien commode pour le secrétaire général de la LD de refuser le nouveau poste que lui offraient ses alliés. Il fait alors venir Seydou Sy Sall, un cadre de son parti et renonce à siéger dans le gouvernement. Alors qu’il croyait son bilan à la tête du département de l’Energie assez positif pour que le président Wade continue à lui faire confiance. Parmi ses actifs, la " déprivatisation " de la Senelec revenue dans l’escarcelle de l’Etat sans conséquences juridiques, le désamorçage de la crise née de la conduite d’eaux usées de Cambérène relative au malentendu entre populations et autorités sur l’évacuation de ces eaux usées, le nouveau projet en eau en partenariat avec la Banque mondiale… Toutes choses qui font tirer au Pr. Bathily la conclusion suivante : " Ils (les libéraux, NDLR) voulaient s’engager dans une autre voie ".
C’est le début des prises de position radicales et publiques. Le Pr. Abdoulaye Bathily répond à l’invitation d’Abdou Latif Coulibaly lors de la cérémonie de dédicace de son livre " Wade, un opposant au pouvoir. L’alternance piégée". Le président Wade le fait appeler pour s’en plaindre. " Vous devriez être la première personne à me défendre automatiquement ", lui aurait-il dit. Réplique de Bathily : " Nous ne sommes pas quand même dans l’armée. Je suis un intellectuel et je ne vois pas de mal à répondre à une invitation du genre ".
D’autres positions plus tranchées seront prises par le leader de la LD, notamment sur la fermeture des mines et carrières, les chantiers de Thiès ou encore sur le Ranch de Dolli. Sur toutes ces questions, la LD a exprimé publiquement son désaccord. C’est qu’entre les deux formations, il n’y avait plus de cadre de concertation poussant le secrétaire général de la LD à rendre publiques ses prises de décisions, ainsi que celles de son parti. C’est la voie qu’il s’était choisie pour se faire entendre et attirer l’attention de celui avec qui, il a cheminé pendant presque une quinzaine d’années.
En un moment donné, Abdoulaye Bathily a cessé de faire de la politique, pris entre les filets des relations sentimentales qui le liaient à Wade. Le retour à la réalité fut douloureux. A présent, il est touché dans son orgueil parce que délaissé en cours de chemin par le train qu’il a contribué à remettre sur les rails. D’autre part, le président Wade a encore du mal à concevoir que le leader de la LD ne puisse pas tout lui pardonner au nom de tout ce qui les lie. Un malentendu profond oppose donc les deux hommes et il sera difficile d’y remédier. Une fenêtre reste tout de même entrouverte pour les deux responsables qui ont passé des moments difficiles, pathétiques et solidaires à la fois et dont les relations ont survécu à des obstacles plus colossaux.