Pr ABDOULAYE BATHILY, SG DE LA LD/MPT
« Le régime présidentiel est dangereux »

A côté des leaders du CPC et du G10, le SG de la Ld, naguère pion essentiel au sein de la majorité, devient aujourd’hui l’opposant le plus irréductible au régime libéral. Sur la structure politique actuelle, il affirme ses positions et celle de son parti. Entretien.

Le Chef de l’Etat, Me Abdoulaye Wade, a déclaré avoir demandé au président ivoirien Laurent Gbagbo de cesser de financer les partis d’opposition sénégalais. Vous sentez-vous concerner par cette déclaration ?

Je suis très peiné par cette déclaration du chef de l’Etat, Me Abdoulaye Wade qui dénote d’un manque de responsabilité. Au niveau où il se situe, à supposer même que cela était vrai, il n’aurait pas dû le dire. La Côte d’Ivoire est aujourd’hui dans une situation de crise et il est de l’intérêt de tous les Africains et encore plus de la sous-région de faire en sorte que la Côte d’Ivoire surmonte cette crise. Nous ne devons rien faire pour jeter l’huile sur le feu. Pour ma part, je ne connais pas de preuve, Abdoulaye Wade lui-même sait que c’est faux et c’est cela qui me fait encore de la peine. Créer la zizanie entre deux pays avec toutes les conséquences politique, diplomatique et pour nos ressortissants qui sont ainsi exposés et ensuite accuser sans fondement l’opposition pour un homme d’Etat de cette envergure, je ne m’attendais pas à cela.

Est-ce que ce n’est parce que l’opposition est très timorée que le président vous met autant de pression ?

Je ne pense pas. L’opposition d’aujourd’hui et Abdoulaye Wade en tant qu’opposant ne sont pas pareils. Je peux au moins parler au nom de mon parti pour dire que la LD/MPT n’est pas un parti lanceur de pierres, porteur de coupe-coupe, ni un parti de criminels. Et sur ce plan, il y a une différence qualitative entre les deux formes d’opposition, celle d’hier incarnée par Abdoulaye Wade et celle d’aujourd’hui qui est composée d’hommes et de femmes responsables qui ont une haute idée de leur mission et qui pensent qu’en politique, tous les moyens ne sont pas bons et ne justifient pas la fin. Nous menons le combat sur le front des idées de changement, nous appelons les hommes et les femmes autour de valeurs. Naguère, nous avons côtoyé le PDS et nous pensions qu’arriver au pouvoir, il allait se civiliser, s’assagir et s’anoblir. Malheureusement, ce n’est pas le cas et c’est ce qui explique tous ces dérapages verbaux, d’activités... Le fait d’amnistier des criminels, de s’attaquer à des dirigeants de l’opposition, les menaces, les marteaux...

Pourquoi n’avoir pas intégré de manière organique une coalition de l’opposition telle que le CPC et le G10 ?

Le CPC a été créé pendant une période historique entre un certain nombre de partis avant notre arrivée dans l’opposition, le G10 a été créé après. Nous avons jugé, en accord d’ailleurs avec nos partenaires, que ce n’était pas nécessaire d’intégrer l’un de ces deux regroupements. Il ne s’agissait pas pour nous d’intégrer un groupe contre un autre dans la mesure où nous avions décidé ensemble d’aller à une alliance électorale. Ce qui est vraiment indispensable c’est d’organiser le combat pour une alternative. La Ld/Mpt pu obtenir un autre poste de vice-président à l’Assemblée nationale et j’aurai pu conserver le mien, si on était allé dans le groupe socialiste ou de l’Espoir. Ce ne sont pas les avantages matériels que nous pouvons tirer d’une coalition qui nous intéressent.

Les rivalités entre leaders ne risquent-elles pas de handicaper cette partie de l’opposition qui aspire à aller aux scrutins ensemble ?

Je parlerai plutôt de compétitions et tout à fait normal dans la vie politique. Nous venons d’horizons différents, nous avons chacun une trajectoire historique. Mais tout le monde se rend aujourd’hui compte à l’évidence que le pays est en danger du fait de la politique d’Abdoulaye Wade et du PDS. Il faut sauver le pays de ce danger. Dans le cadre de cette compétition, les leaders sauront trouver les formules pour que l’essentiel ne soit pas sacrifié par rapport à ce qui est secondaire. Nous avons par exemple décidé ensemble d’aller aux élections avec une liste commune sur toute l’étendue du territoire. Tout le monde se focalise sur le scrutin, mais nous voulons changer l’arrangement institutionnel. Le régime présidentiel tel qu’il existe au Sénégal est une source de danger et on l’a vu avec Abdoulaye Wade. Senghor qui avait une grande vision et, malgré les fautes qu’il a commises, nous a légués un Etat républicain. Idem pour Abdou Diouf qui nous a menés à des élections apaisées et transparentes qui ont permis à un successeur en dehors de son parti de s’installer au pouvoir. Mais Abdoulaye Wade c’est autre chose. Il est revenu sur tout cela en installant un régime de pouvoir personnel. Il nous faut revoir les institutions, faire en sorte que l’Assemblée nationale soit réhabilitée, qu’elle soit un lieu de pouvoir.

Vous teniez à peu près le même discours avant 2000. De quel moyen disposez-vous aujourd’hui pour obliger le candidat de l’opposition, s’il est élu, à commettre les réformes nécessaires ?

C’est parce que nous avons tiré les leçons du passé. Nous avons estimé que la Constitution telle qu’elle est, tant qu’elle continue à régir les relations entre l’Exécutif et le Législatif, on aura les mêmes difficultés : un président de la République omnipotent qui a tous les pouvoirs et, par-dessus le marché, dispose d’une majorité à l’Assemblée nationale. Il appartiendrait au chef de l’Etat lui-même de se brider, ce qui n’est pas le cas pour Abdoulaye Wade. On reconnaîtra quand même qu’Abdou Diouf n’avait pas cette omnipotence. L’Assemblée nationale a beaucoup moins d’autorité qu’avant 2000. nous avons décidé non seulement d’avoir un programme commun mais d’avoir un projet de réformes institutionnelles y compris une nouvelle constitution avec un engagement solennel de tous les partis preneurs. Ainsi, si nous gagnons ensemble, nous allons arriver, soit par un référendum ou autre procédé, à un équilibrage des pouvoirs entre l’Exécutif et le Législatif. Notre pays est très fragile, surtout ces cinq dernières années. Du fait de son comportement, de sa façon d’agir, Abdoulaye Wade a exacerbé des identités de toutes sortes dans le pays, culturelles, régionales, ethniques, religieuses et inter religieuses. La seule parade est d’arriver à un rééquilibrage des institutions.

Qu’est ce que vous avez comme solution miracle pour parvenir à ce rééquilibrage ?

On n’a pas encore terminé les discussions autour de la question. Et la société civile sera saisie pour apporter sa contribution, il n’y a pas de solution idéale. Au fur et à mesure que notre système avance, on se rend compte des dérapages possibles. Je suis député et je regrette de le dire, mais notre Assemblée nationale ne joue aucun rôle dans la vie nationale. C’est une chambre d’enregistrement. Nous avons une majorité beaucoup plus mécanique que celle qui existait avant. Il faut arriver à donner plus de pouvoirs à l’Assemblée nationale face au président de la République, pas seulement par les incantations morales, mais par les textes. Le Premier ministre présente sa déclaration de politique générale et après il n’y a rien. C’est le président qui fait tout. La preuve, le chef du gouvernement passe trois jours de la semaine à restructurer et à nommer des gens dans son parti, il ne travaille pas. Il obéit au président de la République alors que sa fonction devait être une source de pouvoir et l’Assemblée devait pouvoir le convoquer pour qu’il lui rende compte. Regardez tous les scandales qui se passent dans ce pays. Le président de la République se lève pour dire : « Je donne six milliards au gouvernement, faites en ce que vous voulez ». Et l’Assemblée nationale ne dit rien. Alors que c’est elle qui doit voter le budget allouant les ressources publiques. Les chantiers de Thiès se terminent en eau de boudin, l’Assemblée ne dit rien. Elle a mis en accusation le 1er mai, il (Idrissa Seck, NDLR) est sorti, elle ne dit rien. Aujourd’hui, les ICS (Industries chimiques du Sénégal, NDLR) sont en train de s’écrouler, l’Assemblée ne fait rien. Et la majorité bloque toute initiative que nous prenons. Il faut avoir une Assemblée responsable.

Envisagez-vous, pour ce qui est de la Présidentielle, d’avoir une candidature unique ou des possibilités d’alliance au deuxième tour ?

Vous savez, j’ai été moi-même le théoricien de la candidature unique en 2000 à partir d’une analyse concrète. La question de la candidature unique n’est pas une position idéologique, c’est une question politique pratique. En 2000, c’est une analyse concrète de la situation concrète qui nous a amené à dire que la candidature unique est la seule possibilité pour battre le PS après 40 ans de pouvoir. On a fait tous les calculs politiques et on s’est rendu compte que si nous nous présentons dispersés à la Présidentielle, le candidat socialiste allait passer avec ses 50%. Cette année aussi, c’est une analyse concrète de la situation qui va nous édifier. Mais je suis convaincu qu’Abdoulaye Wade ne peut pas gagner. Il ne peut pas avoir 50 % des suffrages. C’est impossible quelle que soit l’arithmétique.

Et s’il décidait d’éliminer le second tour ?

Nous ne l’accepterons pas. Ce serait encore une fois une sorte de reniement des engagements politiques. Le PDS sait très bien qu’il ne peut pas avoir la majorité à l’Assemble nationale et il ne peut pas passer au premier tour à la Présidentielle. L’opposition est en train de discuter en son sein et si on peut s’entendre autour d’une candidature unique, tant mieux. On a près de 80 partis politiques au Sénégal et il y aura toutes sortes de candidatures. Mais notre axe composé du CPC, du G10 sera certainement l’alliance victorieuse car bénéficiant d’une assise sociale et d’un enracinement profond dans le socle social sénégalais.

Quels critères devrait remplir le futur candidat de l’opposition ?

En 2000, on disait le candidat le mieux placé de l’opposition et on savait qu’Abdoulaye Wade ne pouvait, à lui seul, gagner avec le PDS. On avait également ajouté comme critère le candidat qui pouvait rassembler le maximum de voix. Ce n’est plus le cas maintenant. Au niveau de l’opposition actuelle, il n’y a pratiquement que Moustapha Niasse qui s’était présenté en 2000. Nous n’avons pas un référentiel politique pratique qui permet de désigner un candidat unique. Ce sera très compliqué à discuter. Ce qui est important c’est le programme commun que nous sommes en train d’élaborer sur les réarrangements institutionnels, le contrat de législature mais aussi la répartition des responsabilités puisque c’est une alliance électorale globale. Si nous gagnons ensemble les élections, il sortira de notre alliance un président de la République, un président de l’Assemblée nationale ou des autres institutions. Nous ferons une gestion concertée du pays pour la législature.

Quelle est la position de la LD par rapport à cette candidature unique de l’opposition ? Vos militants ne souhaitent-ils pas vous investir à la prochaine présidentielle ?

Le comité central, les femmes, les jeunes... ont présenté ma candidature. Un parti a une dynamique politique. Nous sommes une formation qui est intéressée par l’avenir de ce pays. Je ne suis pas de ces politiciens qui disent président ou rien. Je peux le faire car je ne vois pas pourquoi j’aurai moins de mérite sur le plan moral, physique ou intellectuel que tous ceux qui sont sur la scène politique. Quand on aura fini nos débats, on verra bien ce qu’on peut retenir en fin de compte. Mais nous sommes totalement capables d’assumer cette fonction-là, au même titre que tous les prétendants actuels. Et puis, s’il y a un parti qui peut aligner des cadres de haut niveau, techniquement compétents et politiquement habiles, c’est bien la LD. Au début, nous n’avions pas une grande masse avec nous, aujourd’hui le parti avance à pas de géants. Les prochaines élections seront une surprise. Il y a maintenant une articulation entre un mouvement d’avant garde et un mouvement de masse.

Quel bilan de santé un an après la rupture avec le président Wade ?

Ah ! Notre parti a le vent en poupe. Partout où nous allons dans le pays, les populations nous témoignent une marque de sympathie pas seulement théorique mais qui se traduit en acte d’adhésion. Entre avril et maintenant, au moment de la sortie du gouvernement de nos ministres, on aurait pu penser que « Gnii amatou gnou ndiarigne » (ils ne servent plus à grand chose, NDLR), car n’étant plus au gouvernement. Mais jamais le parti ne s’est porté mieux qu’aujourd’hui. C’est comme si les Sénégalais se sont dit d’abord que c’est une injustice et ensuite les ministres de la LD sont compétents, il faut leur donner la possibilité de diriger le pays. C’est comme cela que j’interprète les adhésions multiples et de partout. Nous envisageons l’avenir avec beaucoup d’espoir et d’optimisme.

Vous avez fait votre mea culpa pour avoir contribué à faire élire Wade. Quel feed-back de vos camarades et de vos compatriotes ?

Je ne pensais pas que cela allait avoir un tel impact. Nombreux sont venus me voir et j’ai reçu des coups de fil de personnes me disant : « tu as raison, nous-même vous avions suivi on a pensé que Me Wade allait changer la situation mais c’est tout le contraire ». Je suis déçu parce que nos relations étaient arrivées à un tel niveau qu’elles étaient très affectives. Je pensais qu’Abdoulaye Wade, une fois installé au pouvoir, allait être serein et qu’il allait faire de grandes choses pour ce pays. Mais quand j’ai constaté que l’affairisme, la corruption à des niveaux jusqu’ici inégalés dans ce pays, je suis déçu et je regrette. Ensemble nous avions dit il faut mettre l’éthique et les valeurs morales à la base de la politique après l’alternance, aujourd’hui Abdoulaye Wade exacerbe chez les citoyens sénégalais les sentiments les plus bas. Il fait appel non pas à des valeurs morales et cardinales de notre société, mais aux contre-valeurs, aux défauts des Sénégalais. Il exhibe les défauts des Sénégalais au lieu d’exhiber leurs qualités. Les structures du PDS qui sont en train d’être installées sont dirigées à 90 % par des anciens socialistes. Ensuite, Abdoulaye Wade qui n’avait pas d’argent au moment de la campagne électorale, qui disait que « je n’ai pas de milliards mais les jeunes je vais vous faire ceci ou cela ». Aujourd’hui, c’est l’argent qu’il utilise pour faire basculer des gens. Ceux qui sont actuellement au pouvoir doivent faire une déclaration de patrimoine. Aucun d’entre eux n’a un parcours professionnel public ou privé qui permette de justifier l’étalage de richesses dont ils font preuve. C’est pourquoi je demande pardon parce que je me suis trompé sur l’homme, pas sur l’alternance. L’alternance était nécessaire. Même Abdou Diouf, à la suite d’une discussion que j’ai eue avec lui lors d’une réunion de la Banque mondiale, m’a dit que l’alternance était nécessaire, c’était une très bonne chose pour le Sénégal. L’alternance était historiquement nécessaire. Mais les autres qui ont aujourd’hui pris en otage l’alternance ne sont pas à hauteur de l’espoir qui était placé en eux. C’est cela que je regrette.

Les femmes de la LD viennent de se choisir un leader. Est-ce définitivement clos l’affaire du fractionnisme de Mbaye Diack ?

A la LD, on avait l’habitude de dire le bon vieux temps. Les révolutionnaires sont comme des voyageurs dans un train, à chaque gare, il y en a qui descendent et d’autres qui montent.

Il est reproché à des partis de gauche comme le vôtre de ne jamais renouveler leurs élites...

Cette situation ne concerne pas seulement les partis de gauche. Les partis politiques construisent sur la durée la carrière des hommes politiques. On n’émerge pas du jour au lendemain sur le plan politique. Pour construire un leader politique comme une figure nationale, il faut beaucoup de temps. Il y a un long investissement qui est fait et dont les retours tardent à se manifester. Les partis comme les nôtres sont fondamentalement démocratiques. Ce n’est pas Abdoulaye Bathily qui décide ce qu’il veut à la LD/MPT. Si je ne suis pas là, par exemple, le parti va continuer à fonctionner. Maintenant je suis d’accord avec vous que nous allons de plus en plus à une relève de générations dans les partis politiques. En ce qui me concerne par exemple, tantôt je suis considéré comme jeune alors que depuis 40 ans je suis sur le front social et politique. Le président Wade par exemple doit être raisonnable. Il sait bien qu’il ne peut pas terminer un second mandat à 83 ou 84 ans. C’est inouï, ce n’est pas raisonnable du tout. Le pays va être instable les prochaines années. C’est pourquoi nous souhaitons que cela n’arrive pas. Le plus sûr moyen d’assurer la stabilité du Sénégal, c’est de battre Abdoulaye Wade pour qu’une nouvelle génération prenne les rênes du pouvoir et qu’on sorte de cette transition.

Le mouvement des assises de la gauche (MAG) travaille à l’unification de la gauche. Pensez-vous y parvenir avant de 2007 ?

C’est très difficile avec les échéances électorales de mener deux fronts à la fois pour la constitution d’un grand parti de gauche et déboulonner ce régime. D’autant plus compliqué que nous avons une frange de la gauche avec Abdoulaye Wade. Après les élections, nous reprendrons de manière plus systématique la question. Nous continuons le travail, nous n’avons d’ailleurs jamais cessé de le faire. Ce matin (vendredi 10 mars, NDLR), j’ai reçu pendant trois heures les initiateurs du MAG sur les perspectives de l’union de la gauche. Parce que c’est la gauche qui a mené tout ce combat politique. Abdoulaye Wade est venu tardivement dans la lutte, on parle de 26 ans alors que moi, qui suis plus jeune je compte plus de 40 années d’opposition. Nous ne lui devons rien, c’est lui qui nous doit tout. Nous sommes entrés en politique avant lui, au moment où il cherchait un poste à l’UPS (Union progressiste sénégalais, NDLR) qu’il n’avait d’ailleurs pas obtenu. Pendant la campagne de 2000, de Kaffrine à Tamba, dans sa voiture, il m’a parlé de ses misères, ses frustrations dans l’UPS à l’époque. Durant cette période, nous avions déjà engagé le combat contre le régime de Senghor. Nous avons fait la prison plusieurs fois avant Abdoulaye Wade et avec lui. Il ne peut pas nous impressionner, ni nous faire peur encore moins nous amadouer par des prébendes. Je crois qu’il s’est fondamentalement trompé sur le sens et la dimension de notre engagement.

On vous suspecte d’entretenir avec Me Wade une inimitié subjective et non une adversité politique.

Il n’y a aucune inimitié personnelle. Dieu le sait, « yalla xam nako ». « Li nek sama khol » (ce que je ressens, NDLR), n’est pas de la haine, ni de l’inimitié pour Abdoulaye Wade. Parfois je le regarde même avec un air très amusé. J’ai une déception à voir cet homme que j’ai connu dans d’autres circonstances qui brûle aujourd’hui tout ce qu’il avait adoré. Chaque acte qu’il pose me fait remémorer un brin de conversation que j’ai eu avec lui sur les mêmes problèmes. Cela m’a dérouté sur la nature humaine, surtout à ce niveau de responsabilité. Mais cela ne crée en rien un sentiment de haine que je pourrais avoir sur lui. Par nature, je suis incapable d’entretenir une haine, une rancune. Je n’entretiens pas ces genres de rapport avec les gens. J’ai une capacité de dépassement.

Sur quel aspect épinglez-vous le plus le régime du président Wade ? L’économie ou les institutions ?

Ce qui est malheureux avec Abdoulaye Wade c’est que l’échec est sur les deux tableaux. Il suffit simplement de voir la campagne agricole et l’échec des tentatives de remplacer l’arachide. L’opération maïs a échoué, l’opération manioc a fait faillite, l’opération bissap, n’en parlons pas. L’économie arachidière est à vau-l’eau du fait de cette campagne. La Sonacos et les ICS sont dans la même situation. L’amélioration des finances publiques provient de plusieurs décennies d’ajustement structurel où les Sénégalais ont serré la ceinture, où les conditionnalités des institutions de Bretton woods se sont abattues sur notre système économique. Les impôts et taxes ont été augmentés et frappé toutes les catégories de la population. Cela a augmenté les recettes de l’Etat. C’est tout ! Ce n’est pas à mettre dans le compte de l’alternance. Il n’y a pas eu d’investissement nouveau de grande envergure au Sénégal, ni sur le plan privé, ni sur le plan public. Les infrastructures qu’on tente de brandir partout ont été ficelées avant l’alternance. C’est parce qu’Abdoulaye Wade a échoué dans ses grands projets qu’il voulait mettre en place, que ce soit le chemin de fer à grand écartement, l’aéroport de Ndiass, la nouvelle capitale... qu’il s’est rabattu sur les projets qui étaient dans les tiroirs que l’ancien régime avait ficelé d’accord partie avec les bailleurs de fonds. L’échec de Wade, c’est aussi sur le plan des institutions démocratiques. Nous avions pensé qu’avec tout ce que nous avons enduré, la prison, les luttes pour les libertés... sous le règne d’Abdoulaye Wade, nous allions assister au printemps des libertés. Combien de gens ont été envoyés à la Dic, combien ont été emprisonnés, combien ont subi des agressions. Quand on regarde les media d’Etat, on se dit qu’il n’y a plus d’opposition au Sénégal. S’il n’y avait pas la presse privée, on serait tous retourné dans la clandestinité pour rédiger des tracts et les distribuer nuitamment comme on le faisait dans le bon vieux temps (rires).

La LD va-t-elle répondre à l’appel au dialogue de Wade ?

Tout cela est de la diversion. Abdoulaye Wade sait bien qu’on n’a pas besoin de dialogue pour savoir ce qu’il faut faire. Tout ce dont on parle, il le sait très bien. Il fait de la diversion. Il sait très bien qu’il n’y a pas d’inscription sur les listes électorales dans le monde rural, parce qu’il l’a fait sciemment. Il est au courant de l’accaparement des media d’Etat par son régime, c’est lui-même qui donne des ordres, il y a des figures qui ne doivent pas passer. L’exception sénégalaise est faite de dialogue à chaque fois qu’on est devant une crise frontale entre le pouvoir et l’opposition. Le moins qu’on puisse attendre de lui c’est qu’il maintienne le dialogue, qu’il ne décide pas, de manière unilatérale, de prolonger le mandat des députés, de coupler les élections, après avoir démontré en 92, tout le contraire. C’est pourquoi je lance un appel à tous les hommes politiques de l’opposition pour qu’on ait la même réaction pour sauver notre pays. Si nous sommes tous discrédités, c’est la voie ouverte à l’aventure. On ne peut pas condamner tout ce qui est en train d’être fait et l’accepter. Le Conseil constitutionnel dit qu’il est incompétent, encore qu’il y a à dire sur cette incompétence répétée qui sape sa propre autorité morale. C’est une institution qui est discréditée par son comportement. L’Assemblée nationale, le Conseil constitutionnel et une grande partie de la magistrature discréditées, si les hommes politiques ne savent pas s’arrêter à temps et prendre des mesures courageuses, cela ira très mal.

Vous prônez un boycott de l’appel de Wade ?

Ce n’est pas un problème de boycott. Ce n’est pas une institution légale, nous n’avons pas de mandat et nous ne pouvons pas légiférer pour des gens qui ne nous ont pas mandaté. Nous ne sommes pas ses conseillers, il doit assumer sa gestion. On peut maintenant dialoguer sur des questions d’intérêt général.

Comment allez-vous fêter les six ans de l’alternance ?

Il n’y a pas à fêter. Il n’y a seulement à constater que six ans après, « reccou na gnou ko » (on le regrette, NDLR). A son âge, Abdoulaye Wade devait avoir une autre vision du Sénégal et laissé une autre image à la postérité que l’image de quelqu’un qui a dirigé un des régimes les plus corrompus au Sénégal. Senghor n’avait pas de bien et c’est le fondateur de l’Etat du Sénégal. Abdou Diouf n’était pas un corrompu. Les Sénégalais connaissaient à peine les enfants d’Abdou Diouf. Aucun d’entre eux n’a assumé une fonction dans l’appareil d’Etat. Tous ces milliards qui sont transférés dans les comptes en banque à l’étranger. Ce n’est pas moi qui le dis mais Nafi Ngom Keïta (Inspectrice générale d’Etat, NDLR). Le président de la République qui donne six milliards sans qu’on sache l’origine de ces fonds. Il n’y a que deux choses pour cet argent, c’est soit un Etat qui l’a donné et cela ne peut se faire clandestinement, soit ce sont des individus et ils sont combien sur cette planète à pouvoir donner l’équivalent de six milliards. Si c’est Bill Gate qui l’a remis, il faut qu’on le dise. La réalité, tout le monde le sait, on a emmené l’argent dans un compte à l’étranger et maintenant on veut le rapatrier. On veut blanchir en fait. C’est pourquoi j’ai dit que l’argent doit être remis à l’Assemblée nationale qui doit le répartir.

Entretien réalisé par Babacar DIONE Source : Nouvel Horizon du 17 au 24 mars 2006

 

 

 

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