Monsieur le Président de la République

C’est encore moi qui vous adresse cette deuxième lettre ouverte, comme j’en ai adressé deux à M. Karim Wade, pour demander son secours, s’il est de mon avis. Etant taraudé par l’inquiétude, de plus en plus justifiée, que mon idole d’opposant que vous avez été, ne laisse plutôt de mauvais souvenirs à votre départ du pouvoir, que je ne me lasserai de tirer sur la sonnette d’alarme chaque fois que de besoin, pour vous inviter à la rectification. Ceux qui vous avaient tenu l’échelle pour vous aider à monter essuient actuellement des quolibets venant de ceux qui ne vous avaient pas soutenu, et qui ont la dignité de ne pas retourner leur veste.

Monsieur le Président, la case de Birama brûle, la pirogue Sénégal est en train de prendre de eau de toutes parts et risque l’immersion comme le bateau le Joola. Ce ne sont pas là des paroles d’opposant, mais de quelqu’un qui tient au devenir de notre pays, comme à la prunelle de ses yeux. D’aucuns diront que je perds mon temps, puisque vous n’écouteriez que ceux, dont le seul ascenseur social est l’engagement politique, toujours du côté de celui qui nomme aux fonctions juteuses, qui en relève discrétionnairement, qui actionne le parquet pour toutes sortes de missions salvatrices ou punitives, toujours à la carte.

Dans une correspondance non confidentielle récente, j’avais exposé à M. Le Ministre de l’Intérieur ce que j’ai constaté sur le terrain, dans le déroulement désastreux de la première phase du processus électoral, en vue des élections fixées au 25 février 2006. C’est aussi principalement l’objet de cette adresse à vous, seule personne qui sera responsable de ce qui adviendra à cette date, relativement à la manière dont ces élections se dérouleront.

A mon avis, compte tenu de l’influence que ces élections peuvent avoir sur la paix sociale, sur la responsabilité et la considération des futurs élus, il est de l’intérêt de notre pays que majorité et opposition se dévêtissent de leurs manteaux partisans, pour regarder dans une même direction : celle qui mènera à des élections aux résultats acceptables, comme les présidentielle de 2000, les législatives et les locales qui les ont suivies.

Je pense que la majorité, ou plus exactement vous, Monsieur le Président de la république, devez vous rendre maintenant à l’évidence que la refonte totale du fichier électoral ne peut que mener vers le chaos. Lors des débats parlementaires sur le projet de loi adopté par l’Assemblée nationale (loi N°32/2004 du 16 août 2004, portant annulation de toutes les listes électorales …), certains députés de l’opposition actuelle, qui avaient, à n’en pas douter, cogité sur la question, avaient soutenu que le délai n’était pas suffisant pour créer un nouveau fichier électoral totalement refondu, compte tenu des impondérables liés à la technologie de pointe qu’il faut maîtriser pour l’établissement des cartes biométriques à expérimenter, compte tenu des moyens humains et matériels qui se font désirer, compte tenu des conditions climatiques à l’horizon, sans parler du déficit d’électricité qui n’est pas pour arranger les choses.

Monsieur le Président, les questions d’amour propre ne devant pas l’emporter sur la nécessité de réunir les conditions d’une organisation correcte des futures élections, je vous invite à prendre dès maintenant la seule décision qui vaille : renoncer à la refonte totale du fichier électoral et faire application de l’article 7 de la loi portant refonte totale du fichier électoral, qui permet de se rabattre à l’ancien fichier. Ce ne seront pas les parlementaires qui avaient prévu la situation qui est entrain manifestement de se réaliser dès l’entame du processus électoral qui pavoiseront, si vous vous résolvez à prendre une telle décision salvatrice empreinte de sagesse. C’est notre pays qui pavoisera.

Il n’y a que le Bon Dieu qui ne se trompe jamais. Il n’est donc pas exclu que vous, simple mortel, vous vous trompiez. Surtout que d’aucuns disent qu’en réalité vous décidez seul, vous vous trompez souvent seul et assumez seul. Il est vrai qu’à votre âge, peu de patriarches acceptent d’être contredits, surtout lorsqu’ils détiennent un pouvoir absolu.

Pour vous convaincre de l’impossibilité d’organiser des élections dignes de la démocratie sénégalaises, le 25 février 2007, si cette date ne coïncide pas avec le Grand Magal de Touba, je vous invite respectueusement à consulter la CENA, l’administration territoriale, des techniciens en informatique non complaisants, le service des renseignements généraux. Vous retiendrez qu’à ce jour, nulle part, surtout dans le monde rural, environ 10% des électeurs potentiels désireux de s’inscrire peuvent le faire, que la plupart des inscrits n’ont pas reçu leurs cartes d’électeurs et d’identité, qu’il y aurait lieu de reprendre certaines inscriptions pour cause d’image photographique floue.

En réservant certaine des mes préoccupations citoyennes à une correspondance future, je termine, actualité oblige, par les troubles inadmissibles créés à la cathédrale de Dakar, par la présence de policiers qui filaient M. Jean Paul Dias pour procéder à son arrestation. Quelle catastrophe du point de vue socialo-religieux ! Quel préjudice irréparable du point de vue politique que les commanditaires d’une telle descente de police dans ou aux abords d’une cathédrale peuvent vous avoir ainsi causé ! Certaines dénégations entendues dans la presse, une certaine comparaison avec un cas malheureux qui s’était passé à Touba n’y peuvent rien.

Monsieur Dias était-il, jusqu’à ce vendredi saint, jour de grande prière pour sa communauté religieuse, un criminel longtemps recherché, qu’il n’aurait pas fallu laisser continuer à courir ? Certes non ! Pourquoi la police n’avait-elle pas attendu la fin des manifestations religieuses pascales de ce long week end, pour aller cueillir votre ex-proche collaborateur à son domicile, aux fins qu’elle poursuit ?

Bref, rien, absolument rien ne justifiait ce branle-bas de police. Ceux qui avancent, mine de rien, que dans vos cercles politiques, administratifs, il y aurait des gens qui consciemment ou inconsciemment n’oeuvrent pas pour une fin heureuse de votre mandat n’ont peut-être pas tort. En tout cas, la situation de tension qu’ils ne cessent d’entretenir, entre le pouvoir et le clergé catholique, depuis la fameuse menace de mort à l’encontre du chef de l’Eglise, en est une preuve.

Dakar, le 16 avril 2006

Maître Wagane Faye

Député à l’Assemblée nationale

 


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