OPINION une chronique de Sud Quotidien 24 avril 2006

LE GRAIN DE SABLE...NUMÉRISÉ OU L’IMPOSSIBLE REFONTE TOTALE

Lors du dernier face à face du mercredi 12 juillet 2005 entre les partis regroupés au sein de Clarté / Na Leer et le ministère de l’Intérieur, nous avions dit que le programme, qui avait été déroulé ce jour-là, en vue de la refonte totale du fichier électoral, était tellement aléatoire qu’il suffisait « d’un seul grain de sable » pour que toute la machine s‘enraye.Aujourd’hui, plus de sept mois après le démarrage des inscriptions sur les nouvelles listes électorales, ce n’est pas un seul grain de sable qui s’est invité au banquet, mais quelque chose comme tout un banc de poussière.


Pourtant, toutes les assurances nous avaient été données : groupes électrogènes dans les commissions pour pallier aux éventuels délestages de la Senelec, onduleurs (pour sauvegarder le contexte), suppléance du matériel défaillant, etc. On nous avait même dit que, pour certaines communautés rurales inaccessibles pendant l’hivernage, il aurait été possible de se déplacer en hélicoptère ! Voilà où peut mener l’euphorie ! Sans parler de la grande impréparation qui a accompagné toute la procédure et que nous avions beaucoup décriée bien avant le démarrage à travers diverses contributions parues dans la presse.

L’on nous apprend, aujourd’hui, qu’un citoyen se serait inscrit une vingtaine de fois : en termes de statistiques, cela veut dire que plus d’un Sénégalais a pu s’inscrire plus d’une fois. Et on pourrait même supposer que ce nombre soit beaucoup plus important qu’il n’y paraît. Le président de la CENA aurait dit avoir été saisi de « quelques » cas de cartes doubles. Si nous étions en période de tests, un seul cas aurait suffi à déclarer la solution non valide mais le plus dramatique est que non seulement nous sommes en plein dans la mise en oeuvre, à un mois ( ?) de la clôture des inscriptions, et on semble nous faire croire qu’on ne peut plus arrêter. Il n’y a cependant aucune honte à cela.

Pour exemple, en France, entre 1992 et 1994, la SNCF (société nationale des chemins de fer), voulant mettre à jour son système d’aiguillage des trains en intégrant le TGV (train à grande vitesse) et la mise à l’écart du vieux matériel roulant, avait demandé à son service informatique d’écrire un nouveau logiciel tenant compte des innovations apportées. Pour cela, pas moins de cent quarante (140) ingénieurs avaient été mobilisés pendant plus d’un an et lorsque la solution avait été déroulée pour des tests, ils se sont aperçus que dans beaucoup de cas, il y avait des différences de minutes entre les ordinateurs et la réalité sur les rails. Naturellement, la solution avait été reprise de bout en bout. Le brave fonctionnaire sénégalais à la retraite, n’ayant jamais quitté le pays natal, a une idée assez diffuse du fait que lorsqu’on lui dit qu’il a un train à 07h 08, et qu’il se présente à 07h 10, tout confiant, au mieux, il apercevra la queue du train et le quai sera quasi désert... Puisqu’il ne connaît, lui-même, s’il est musulman pratiquant, qu’un seul endroit où tout se fait plus ou moins à l’heure : « sa » mosquée.

Ce qui est certain, pour le moment, c’est que le fichier ainsi confectionné ne peut être utilisé pour des élections crédibles avec « zéro contestation ». Parce que la fiabilité d’un fichier ne se décrète pas, elle se vérifie par un contrôle rigoureux périodique sous une surveillance multilatérale, selon le mot bien placé du député Famara Sarr.

Une petite explication s’impose à ce niveau : au cours du séminaire de « présentation de la nouvelle procédure d’inscription sur les listes électorales », le 26 janvier 2005, à l’hôtel Savana, à Dakar, un document nous avait été remis dans lequel on peut lire en (1) que : « la loi 2004-32 du 25/08/2004 a annulé toutes les listes électorales et a prescrit l’établissement de nouvelles listes basées uniquement sur une carte nationale d’identité numérisée. » Poursuivant : « l’objectif visé est de permettre la mise en place d’un fichier fiabilisé à 100% tout en donnant aux acteurs les moyens d’en vérifier avec certitude la qualité tout au long du processus et cela dans les meilleures conditions de transparence possible. » Plus loin, il est écrit que : « chaque soir, les données biométriques et d’images sont téléchargées vers le site central de la DAF pour contrôler et supprimer les doubles inscriptions éventuelles. »

C’est clair. Lorsqu’on parle « d’un fichier fiabilisé à 100% », en informatique, aucune marge d’erreur ne peut être tolérée, sinon, il faut écrire un nouveau cahier de charges et ouvrir la boîte à Pandore, le cas échéant.La question qui taraude les esprits, ici, est de savoir, si ces cas (de cartes doubles) sont avérés, ce qui a pu se passer ? La biométrie n’aurait-elle pas fonctionné ? Parce que s’il est possible à un individu de se fabriquer plusieurs identités en « renaissant » plusieurs fois, grâce au jugement supplétif, il lui est cependant impossible de s’inventer plusieurs empreintes digitales de sorte que celles-ci ayant été codées une fois pour toutes dans la base, au niveau du serveur central, même s‘il venait à changer de couleur, ses empreintes resteraient identiques et la supercherie aurait été découverte.

Plusieurs hypothèses pourraient être formulées en attendant un audit exhaustif du fichier : les empreintes se seraient mélangées, compte tenu du rythme effréné d’inscriptions par jour et par commission (certaines auraient atteint des pics avoisinant deux cent (200) par jour !), alors que nous pensions qu’un nombre de 40, bien que consistant, était acceptable. Pourquoi ? Parce que tout simplement, il faut à chaque fois traiter les empreintes d’une personne et d’une seule avant de passer à une autre personne.

C’est la raison pour laquelle, nous disions, sans pour autant être compris, dans un précédent article, que « Les procédures informatiques sont à ce point complexes et nous avons la prétention de dire que, même s’ils concentraient tous les moyens techniques dont ils disposent actuellement uniquement sur les villes de Pikine et de Guédiawaye, ils n’auront pas fini d’ici 2007 ! »Une autre hypothèse serait que le logiciel se soit royalement planté, n’arrivant plus à faire le distinguo entre deux séries d’empreintes, pour une raison ou pour une autre, ce que nous disions tantôt, provoquant ainsi l’agacement de certains. Puisque nous ne pouvons pas penser qu’une main malintentionnée ait pu « mettre sous silence » la partie du code permettant de différencier les empreintes...

En plus de tout cela, des milliers et des milliers de photos seraient inexploitables, comme il en a été de toutes celles prises sous la « fameuse tente de Sandaga ». D’ailleurs, certaines sont tellement floues, pour ne pas en dire plus, que leurs détenteurs préfèrent les mettre au secret, n’en étant pas très fiers. Il aurait été beaucoup plus simple de demander à chacun et à chacune d’amener la photo (d’identité) qui lui plaît et d’utiliser des scanners en lieu et place des appareils photo numériques mal maîtrisés, les résultats auraient été meilleurs et il n’y aurait pratiquement pas eu de déchets. Mais on a voulu céder à l’émerveillement. Et, malheureusement, ce qui ajoute à la confusion, c’est le fait que beaucoup de nos compatriotes, certes, utilisateurs chevronnés, se prennent pour des informaticiens et croient pouvoir se permettre des jugements de valeur.

Quant à tous ceux qui n’ont pas reçu leurs cartes et qui s’inscrivent dans la logique du « first in, first out » (premier arrivé, premier servi), soit c’est à cause des photos, soit les données les concernant auraient été altérées, voire perdues, et ils devront, si la procédure est maintenue contre tout bon sens, aller se réinscrire.

Il existe, cependant, une manière très simple de se rendre compte de l’efficacité du système biométrique utilisé. Il s’agit de prendre une série de cartes au hasard, de scanner la partie code barres de chaque carte et voir si le détenteur ou la détentrice apparaît à l’écran. Naturellement, si ce test n’est pas disponible, inutile d’aller plus loin. Cela voudrait dire, entre autres, qu’il n’existe pas de système d’authentification des citoyens malgré tous les milliards consacrés à l’opération de refonte totale.

Signalons, au passage, qu’en Angleterre, la décision d’instaurer une nouvelle carte d’identité biométrique n’a pas encore fini d’être débattue au parlement, et que, de toutes façons, le cas échéant, les premières cartes ne seront pas disponibles avant 2009. Le gouvernement anglais aurait déjà dépensé 32 millions de livres (environ 46 millions d’euros) rien que sur les études de développement, de spécification et les tests de faisabilité...

En ce qui concerne la CENA, la réunion du 1er avril 2006, tenue dans les locaux du CESAG, nous a permis de nous rendre compte des limites objectives de cette structure. Il nous a été fait état, principalement, de rapports conflictuels avec le ministère de l’Intérieur et d’une absence de moyens de supervision des procédures électorales aussi bien pour les communautés rurales que pour les Sénégalais de l’extérieur et, de manière générale, de difficultés sur le plan matériel. Ses membres sont allés jusqu’à dire qu’ils allaient chercher des moyens financiers en dehors du budget de l’Etat ! L’audience ultérieure que leur a accordée le président de la République a permis d’arrondir les angles mais, toujours est-il qu’on comprend mieux le professeur Abdoulaye Bathily qui leur a tout bonnement, au cours d’une réunion précédente, demandé de démissionner, à l’impossible, nul n’étant tenu.

Au demeurant, nonobstant le respect et l’estime que nous pouvons avoir pour chacun de ses membres pris isolément, nous n’avons pas besoin d’une CENA qui se fera le relais d’observateurs internationaux, le moment venu, pour nous asséner : « Les manquements constatés ça et là ne sont pas de nature à entacher la régularité du scrutin. » Ce serait inacceptable !

Il est aussi assez singulier que, depuis le début des inscriptions, personne ne se soit ému de l’absence de code électoral, ni consensuel, ni imposé. La période de contentieux, dont traite la loi 2004-32, n’a aucun sens, à notre avis, étant entendu que durant cette période, le juge peut exclure ou réintégrer des citoyens indûment inscrits ou omis sur les listes électorales. Or, nous ne voyons pas comment on pourra dénier à une personne donnée le droit de voter alors qu’elle détient déjà, par devers elle, sa carte d’électeur ! Soit dit en passant, la période de contentieux n’est pas à confondre avec le contentieux pré ou postélectoral.

En ce qui concerne le couplage décidé unilatéralement, si, matériellement, cela peut se concevoir, techniquement, cette option risque de poser d’énormes problèmes compte tenu de la confusion ainsi créée et qu’aucune démocratie digne de ce nom ne se permet. Il serait d’ailleurs intéressant, à ce sujet, de recueillir l’avis de la direction générale des élections, jusque là muette sur la question.

Pour toutes ces raisons, nous préconisons une solution possible : 1) transférer tout le volet CNI aux services compétents de la police, de la gendarmerie et de l’administration générale qui savent dans quelles conditions l’instruire et la délivrer, en prenant le temps qu’il faut, parce que c’est leur travail et non celui de techniciens instructeurs formés pour la circonstance ; 2) fusionner et non pas comparer l’ancien (qui ne date pas du précambrien) et le nouveau fichiers en élaguant les éventuels doublons par un audit approprié, de sorte qu’aucune inscription régulière ne soit perdue ; 3) publier les listes électorales provisoires ainsi obtenues ; 4) déployer dans le même temps des commissions devenues plus légères et mieux adaptées à nos réalités sur toute l’étendue du territoire et à l’extérieur pour inscrire tous ceux qui le souhaitent ; 5) supprimer la carte d’électeur numérisée qui ne sert à rien, vu que ce sera une élection classique, c’est-à-dire sans ordinateurs connectés au serveur central de la DAF dans chaque bureau de vote pour identifier de manière unique chaque votant, et, de plus, celle-ci ne comportera pas la mention A VOTÉ ; 6) et enfin puiser dans le génie propre du peuple sénégalais pour que toute la classe politique puisse s’asseoir autour d’une table et réaliser des consensus forts sur l’ensemble du processus électoral.

Feu Houphouët-Boigny a passé le plus clair de son temps à expliquer à ses concitoyens que : « La paix, ce n’est pas un vain mot. C’est un comportement... » Et il est toujours temps de la préserver dans notre pays.

Nous pensons que nous pouvons trouver une solution adéquate à chacun de nos problèmes, quelle que soit leur acuité, ici, dans ce pays et entre nous. Nous en avons l’intelligence et un petit coup de pouce nous permettra d’en concrétiser la volonté.

Iba GUEYE
Ingénieur en Informatique
Coordination des Cadres (CdC)
LD/MPT

 

 

 

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