Abdoulaye BATHILY, Ces engagements sur lesquels Wade s'est renié


Pendant la campagne électorale de 2000, Me Wade n'avait pas le sou. C'est pourquoi, il hésitait même à faire campagne. La révélation est du secrétaire général de la Ld/Mpt qui, dans la seconde partie de l'entretien qu'il nous a accordé, dira même que Me Wade était si endetté en janvier 2000 que ses créanciers ne lui laissaient guère de répit. Abdoulaye Bathily s'est, en outre, prononcé sur le couplage des élections et ce fut pour l'assimiler à une forfaiture.

Wal Fadjri : Le chef de l'Etat a soumis à l'Assemblée nationale un projet de loi portant prorogation du mandat des députés. Lequel, s'il est adopté, doit déboucher sur le couplage des élections en 2007. Le voterez-vous ?

Abdoulaye Bathily : Je dois dire, d'abord, que dans toute l'histoire du Sénégal, c'est la première fois que des élections législatives sont reportées. Depuis que l'Assemblée nationale existe au Sénégal, cela ne s'est jamais vu. Le régime socialiste, nous lui avons reproché beaucoup de choses. Mais, sous aucun prétexte, il n'en est arrivé là. Ensuite, c'est une totale forfaiture de la part de Me Abdoulaye Wade. C'est un reniement de ses engagements. De 1988 à 1992, puis en 1997, il a défendu bec et ongles l'idée comme quoi toute modification de la loi électorale, de la Constitution, doit faire l'objet d'un consensus.

Wal Fadjri : En quoi le président Wade a-t-il renié à ses engagements ?

Abdoulaye Bathily : Après les élections de 1988, l'opposition, qui avait estimé qu'il y avait des fraudes, s'était engagée pour la réforme du Code électoral. C'est ainsi que des documents ont été faits, signés de la main de Me Wade et distribués par ses soins à travers le monde, pour dénoncer les irrégularités notées dans le scrutin et l'utilisation de la majorité parlementaire "mécanique" socialiste pour modifier, à l'envi, le Code électoral. L'opinion internationale, émue par ses révélations, nous avait appuyé et avait fait des pressions sur le régime d'Abdou Diouf. Et, en fin de compte, l'opposition avait obtenu la réforme du Code électoral. Je me rappelle d'ailleurs, toujours dans le cadre de cette lutte, qu'en 1990, nous avions décidé de boycotter les élections locales. Le Pds, à l'époque, était divisé sur la question. Il y avait d'un côté les tenants de l'idée d'un boycott sous la férule de Boubacar Sall et de l'autre ceux qui, comme Abdoulaye Wade et Jean Paul Dias, n'étaient pas très emportés par ce choix. C'est ainsi que, sur la demande de Boubacar Sall, j'avais initié une médiation pour convaincre Me Wade que le boycott était la seule voie pour faire entendre raison au régime socialiste. Le secrétaire général national du Pds était, à l'époque, en exil en France. Encore une fois. (Rires) J'ai pris, un matin, un vol d'Air Afrique pour aller le retrouver en France. Arrivé à Paris, je suis tombé sur la grève des transports publics en France. Alioune Badara Niang est venu me chercher à l'aéroport avec sa voiture. Malheureusement, en cours de route, le véhicule tombe en panne. On a pris le train après avoir téléphoné à Me Wade qui nous a rejoint à la gare du Nord. Je n'avais pas beaucoup de temps parce qu'il me fallait immédiatement retourner sur Dakar le soir même puisque je devais aller à une réunion de l'Unesco à Hararé. C'est dans le train que j'ai discuté avec Me Wade. Finalement, je suis arrivé à le convaincre, avant de reprendre l'avion pour rentrer sur Dakar et, aussitôt il a appelé ses frères de parti pour leur dire que les arguments que j'avais donnés, étaient suffisants. Mais, j'avais dit à Me Wade qu'il fallait rentrer pour qu'ensemble on fasse la campagne pour le boycott. Ce qu'il a fait en novembre 1990. Quand il est venu, on a fait le tour des quartiers de Dakar, on a chauffé le pays. Il y a eu ensuite un boycott massif qui a secoué l'opinion internationale (le Ndi, les chancelleries occidentales...) qui a quasiment intimé l'ordre au président Diouf de revoir le Code électoral s'il ne veut pas voir le Sénégal sombrer. C'est donc sur des bases consensuelles qu'Abdou Diouf a convoqué la Commission nationale de réforme du Code électoral sous l'autorité de Kéba Mbaye. Celle-ci a alors réuni quatorze des dix-sept partis (dont le Ps) qui existaient à l'époque et, pendant trois mois, on a travaillé sur le nouveau Code. Pour arriver à un résultat consensuel avec la modification de plus de 136 articles du Code dans sa partie législative. C'est à partir de ce moment-là que la question de l'identification de l'électeur était devenue obligatoire de même que l'isoloir. Les coalitions de partis étaient également reconnues, ce qui n'était pas le cas auparavant. Et le principe essentiel de la séparation des élections législatives et présidentielle a été adopté. Abdou Diouf avait demandé à sa majorité parlementaire de ne pas enlever une seule virgule, en disant qu'il était satisfait des travaux et que c'était une réconcilation nationale. Le texte a été ainsi adopté sans changement. Ensuite, lors des élections de 1993, on s'est rendu compte qu'il y avait un élément qui manquait sur lequel on ne s'était pas mis d'accord en 1992 : c'est la question du contrôle des élections. Tout était confié à l'administration. Et après les élections de 1996, tout le monde s'est rendu à l'évidence que l'administration était incapable d'organiser et contrôler les élections. A nouveau, le président Diouf a mis en place une commission cellulaire pour compléter les dispositions de 1992. C'est comme ça que l'Onel est né en 1997.

Wal Fadjri : Selon vous, Me Wade s'était battu avec les autres leaders de l'opposition pour que les élections soient séparées ?

Abdoulaye Bathily : Me Wade y tenait beaucoup et le Pds avait même fait un document dans ce sens en théorisant que la présidentielle était le rendez-vous d'un homme avec un peuple et les législatives, l'affaire des responsables politiques à la base. Ils accusaient le Ps de profiter du couplage des élections pour demander aux Sénégalais de voter pour Diouf et ses députés. Ironie du sort, c'est maintenant lui et son parti qui demandent le couplage des élections. C'est un reniement total de ses engagements, de ses écrits pris lors des différentes réunions de l'opposition. C'est ici même dans mon salon (l'entretien a eu lieu à son domicile), que les leaders de l'opposition se réunissaient. Par sympathie pour moi parce que j'avais eu un grave accident de la circulation, ils avaient décidé de tenir les réunions chez moi. C'est ce qu'on appelait le groupe des 9, puis des 18. Me Wade venait dans mon bureau, à la fin de chaque réunion, pour taper à la machine les différentes propositions. Voilà donc un homme, avec qui nous avons cheminé ensemble pendant des années en pensant que c'était pour la démocratie et la prospérité du Sénégal, qui n'avait qu'un seul objectif : le pouvoir. Malheureusement, il donne raison aux socialistes qui le qualifiaient de pouvoiriste.

Wal Fadjri : Vous semblez déçu.

Abdoulaye Bathily : Je suis totalement déçu. Je suis attristé par ce qu'il est en train de faire. Je regrette encore une fois d'avoir demandé aux Sénégalais d'avoir voté pour lui. En réalité, le régime de Me Wade est pire que celui de Diouf. En cinq ans, il a fait pire que les socialistes en quarante ans. Regardez non seulement la question du Code électoral, mais aussi des médias d'Etat. En 1992, dans la foulée de la réforme du Code électoral, nous avions exigé une plus grande démocratisation des médias publics. Le président Diouf, après une grande marche de l'opposition, a accédé à notre requête en mettant en place le Haut conseil de l'audiovisuel (Hca). Ce qui nous avait permis d'avoir mieux accès aux médias publics et même ce que l'on qualifiait de campagne électorale déguisée, a été sensiblement réduit. Mais, aujourd'hui, quand vous regardez la télévision, on voit un Premier ministre, des ministres arborer les couleurs de leur parti. Il n'y a plus de gestion républicaine de l'Etat. L'administration est entre les mains du Pds. Tout est bleu comme à l'époque du parti unique. C'est une autre forfaiture du président Wade. C'est un autre reniement de ses engagements.

Wal Fadjri : Pour revenir au couplage des élections, les arguments donnés par le pouvoir ne peuvent-ils pas justifier la prorogation du mandat des députés ?

Abdoulaye Bathily : C'est tellement ridicule. Dans l'exposé des motifs, on invoque le plan "Jaxaay". On déclare vouloir économiser, au profit des sinistrés des inondations, les 45 milliards initialement destinés à la délocalisation de la fête de l'indépendance et les 7 milliards prévus pour les élections législatives. Ces arguments ne tiennent pas parce que le chef de l'Etat a annoncé le couplage des élections avant les pluies diluviennes. Récemment, dans une correspondance adressée à Clarté/Na leer, il a déclaré qu'il pensait au couplage des élections dès le lendemain des élections de 2000. Ce qui n'est pas vrai. Je pèse bien mes mots : c'est faux ! Je mets au défi Me Wade de me montrer un seul texte, une seule déclaration dans laquelle, il a argumenté en faveur du couplage des élections avant 2000 ou immédiatement après les élections. Cette question n'a jamais été abordée à la Ca 2000 ni dans la mouvance présidentielle après les élections. Jusqu'à notre sortie du gouvernement, je peux affirmer qu'il n'en a jamais parlé. Donc, Me Wade, secrétaire général national du Pds, a fait un mensonge politique au sujet du couplage des élections. Un homme politique de ce niveau qui ment, ce n'est pas bien. Il avait, dans un premier temps, annoncé que les logements du plan Jaxaay seraient gratuits, pour revenir ensuite dire qu'ils seront lucratifs. Et puis, il n'y a pas que la banlieue dakaroise qui connaît des inondations. A Matam, à Podor, à Nioro, les populations ont connu des problèmes. Pourtant, on ne leur a pas promis un plan Jaxaay. Idem en 2002 avec les pluies dites de contre-saison qui ont ravagé les récoltes dans le Nord du Sénégal et décimé plus d'un million de têtes de bétail dans les départements de Linguère, de Matam. Il y a même eu mort d'homme à Podor. Sans compter les maisons effondrées qui ont laissé sans toît beaucoup de familles. Ce qui me dérange le plus dans cette affaire, c'est l'argent des Sénégalais que l'on veut donner à des privés étrangers. Je pense que quand on accepte que des sociétés privées viennent dans notre pays, c'est parce qu'elles ont elles-mêmes les capitaux. Mais elles ne viennent pas prendre l'argent du contribuable sénégalais, faire leurs bénéfices et partir et certainement donner un dessous-de-table ou des commissions aux Sénégalais qui les ont emmenés. C'est ce que j'ai appelé une escroquerie politico-financière.

Wal Fadjri : Qu'est-ce qui motive, selon vous, le couplage des élections ?

Abdoulaye Bathily : Les Sénégalais ne s'y trompent pas : Me Wade ne peut pas aller à des élections. Parce que, d'abord, les Sénégalais se sont détournés de lui et de son parti qui constituent un repoussoir pour nos compatriotes. Ils savent qu'ils seront battus aux prochaines élections pour deux raisons au moins. D'abord, il y a ce rejet massif qu'ils constatent eux-mêmes sur le terrain. Ensuite, le Pds est en complète déconfiture. Je peux même ajouter une troisième explication qu'il n'avoue pas, mais qui est réel. Depuis que le Cpc, le G10 et la Ld/Mpt ont décidé d'aller sur une liste commune aux prochaines élections législatives, ils sont complètement paniqués. D'où la décision de reporter les élections législatives en 2007 en pensant qu'en les couplant avec l'élection présidentielle, il y aurait un effet bénéfique. C'est peine perdue de toute façon. Je mets au défi le Pds et son leader. S'ils pensent qu'ils sont toujours aussi populaires, ils n'ont qu'à organiser les élections conformément au calendrier républicain. Ce qu'ils sont en train de faire est anti-constitutionnel et politiquement immoral.

Wal Fadjri : Mais la loi fondamentale permet au chef de l'Etat de prendre une loi pour modifier une disposition de la Constitution.

Abdoulaye Bathily : C'est ça qui est dangereux. Et pourquoi modifier un texte qu'il avait lui-même proposé et fait adopter par référendum ? Au moins, respectons ce texte-là. Toutes les crises que nous voyons en Afrique, résultent de l'irresponsabilité des dirigeants politiques qui, à l'envi et selon leurs intérêts, modifient la Constitution. C'est ce qui nous arrive aujourd'hui au Sénégal comme c'était arrivé en Côte d'Ivoire, en Sierra-Leone, au Liberia. Me Wade veut modifier les règles du jeu qui lui ont permis d'être au pouvoir. Il devrait plutôt se mettre au travail pour satisfaire les besoins des Sénégalais au lieu de tripatouiller les textes.

Wal Fadjri : Ne travaille-t-il pas assez, selon vous ?

Abdoulaye Bathily : Regardez le niveau d'enrichissement de ceux qui nous dirigent. Le Sénégal n'a jamais connu ça. En cinq ans, ils se sont enrichis plus vite que ne l'ont été les dirigeants socialistes qui ont gouverné pendant 40 ans. Alors que pendant la campagne électorale de 2000, Me Wade n'avait pas le sou. C'est pourquoi, il hésitait même à faire campagne. La marche bleue, ce n'est pas une invention de génie. Mais on a fait de nécessité, vertu. C'est parce qu'on n'avait pas assez d'argent pour organiser des meetings qu'on a adopté cette formule. Me Wade n'avait que sa Mercèdes Berline bleue pour sillonner le pays. Souvent, c'est ma 4x4 Toyota que vous voyez là (il désigne du doigt le véhicule garé dans son parking intérieur) que l'on utilisait dans certains milieux où la voiture de Me Wade ne pouvait pas accéder. Même pour s'adresser aux populations, on utilisait mon mégaphone que j'avais depuis les élections de 1998. A chaque fois que l'on arrivait quelque part, il appelait Malick Sylla (un des plus fidèles collaborateurs d'Abdoulaye Bathily : Ndlr) qui avait toujours par devers lui le mégaphone. Ce dernier lui remettait l'appareil pour qu'il s'adresse au public. Et pour la petite histoire, Me Wade disait souvent à Malick Sylla : "Malick, quand je serai président, le premier décret, c'est toi que je vais nommer". Me Wade était endetté. J'en sais quelque chose et Me Wade le sait. Sa famille avait des problèmes financiers énormes. D'ailleurs, lors des grandes manifestations de l'opposition, ses créanciers lui envoyaient un huissier. Et pour essayer de les tempérer, il m'appelait : "Ablaye, viens, il faut leur parler". Il n'avait pas les moyens, il n'avait pas les moyens. C'est normal, ce n'est pas un crime. Mais, aujourd'hui, quand je vois, non seulement lui, mais tous ceux qui sont autour de lui et qui disent qu'ils sont riches, cela me choque. Lorsque l'on voit des ministres (dont certains n'ont jamais travaillé avant leur nomination) distribuer à tour de bras des millions, il y a de quoi se poser des questions sur la gestion des deniers publics.

Wal Fadjri : Parlant d'enrichissement, il y a beacoup de scandales financiers sous le régime libéral dont le plus médiatisé est sans doute les chantiers de Thiès. Que pensez-vous de ce dossier ?

Abdoulaye Bathily : Dans cette affaire, il y a comme une justice à deux vitesses. Idrissa Seck et Salif Bâ ont été emprisonnés alors que deux autres ministres et un entrepreneur cités par les rapports de l'Inspection générale d'Etat sont libres. C'est étonnant. Nous demandons une justice équitable pour qu'en fin de compte, les Sénégalais sachent l'utilisation qui a été faite de leur argent.

Propos recueillis par Amadou DIOUF

 

 

 

 

Accueil | Historique |Orientation | Direction | Fonctionnement | Galerie | Quoi de neuf? | Adhérez | Contactez-nous